Le trou de lévier, « Lou trauc dou bané »

Autrefois dans les maisons landaises, l’évier donnait directement sur le chemin ou le jardin, et offrait une large issue permettant à l’œil de pénétrer les secrets et à l’oreille de les capter.

Il permettait de connaitre les secrets de famille, les rumeurs, les disputes, les promesses, les marchés mais pouvait aussi servir à des plaisantins.

Les vieux disaient : » Lou traouc per lous besins, lou secret per lou couthin » (le trou pour les voisins et le secret pour l’oreiller. (j Peyreblanques).

Nous allons illustrer ces propos par deux textes.

« Heureusement que l’évier fait caisse de résonance pour livrer les plus secrets des secrets. Et c’en était un : la jeune Valérie viendrait chez sa tante passer quelques jours, comme autrefois.
Valérie, il la connaissait : il avait fait les quatre cents coups avec elle quand elle était gamine. Ils s’étaient barbouillés la figure de mures sauvages et de raisins alicante, ils « s’étaient déchirés les vêtements » aux ronces et aux ajoncs. Ils discutaient le soir, assis sur le muret d’où le Gaston chaussait ses échasses quand il allait courir la lande. Ils allaient se coucher à l’heure du « marchand de sable » avec la peur de trouver dans leurs chambres ce terrible « rampono » dont on menaçait « ce vaurien » d’Arnaud. Quand elle eut quinze ans, juste après la guerre, quand ses parents ont eu « lo mendago » ils l’ont gardée chez eux. « Lo mendago » c’est l’animal qui vous rend riche sans que vous puissiez le dire – de peur que l’on vienne vous le voler. Et juste après-guerre, il y en a eu beaucoup dans les Landes. Gaston a bien cherché s’il n’en serait pas venu un chez lui : il a bien regardé au cul des poules, sous l’aile du coq, dans le bec du canard, sous la queue de la vache : il n’y avait rien qui ressemblât à un « mendago » d’autant plus qu’il ne savait pas comment c’était fait. Il s’en est consolé en pensant à Valérie qui était leur « mendago » à eux, non qu’elle fit de l’or mais elle était leur petite fortune. Depuis que ses parents étaient devenus riches, elle ne venait plus à la campagne. C’était une « damiselle », elle faisait ses études dans une ville « huniversitaire », comme disait sa mère en gloussant. Ce que ses parents ne disaient pas, c’est qu’elle s’y ennuyait d’autant plus qu’elle trouvait que la moitié de ses condisciples étaient prétentieux et l’autre moitié méprisante.
Arnaud voulait la revoir. N’avaient-ils pas mêlé leur sang dans leurs jeunes temps ? C’est Arnaud qui l’avait voulu mais elle n’avait pas hésité. « Croix de bois, crois de fer, si je meurs tu vas en enfer ». Il fit ce que font les héritiers quand ils apprennent que l’auteur de leurs jours a vendu une pièce de pins : Il est venu les voir tous les jours. Il l’apercevait de temps en temps et puis un jour : « Dis Arnaud, le maïs abonde cette année : tu ne viendrais pas nous donner un coup de main pour dépiauter les panouilhes ?dépouillade maÏs


La veillée eut lieu chez la voisine qui avait une grande pièce. Le feu ronronnait dans l’âtre à la barbe du chat et de la Mathurine qui avait apporté son tricot. La plupart étaient sur des chaises basses dites de nourrice, les autres autour de la table, mais tous avaient entre les genoux le baillot qui engrangeait les grains de l’épi qu’on tournait en le frottant à l’anse (une demi-branche d’osier courbée sur le panier). Valérie (est-ce pas hasard ?) s’était assise à côté d’Arnaud. Les pâles lumières des bougies et de la lampe à pétrole, la douceur des chansons que la « Simoune » fredonnait de temps à autre, mêlées au bruit sec des grains de maïs roulant au fond du panier, ombraient la veillée d’une ambiance surréaliste. Les mouvements s’escampaient derrière un voile de semi-ténèbres et les souvenirs que contait Arnaud prenaient cette teinte douce des paroles aimantes. Il lui dit tout ce qu’il savait des habitudes du hameau, les aventures du bouvier, la venue du sabotier, la musique des cigales, la chanson des cimes de pins. Il n’est pas jusqu’aux silences qui n’aient leurs secrets, l’adroumeilhoum qui n’eût son mystère. L’assemblée s’éveillait quelquefois aux rires qui fusaient d’on ne sait où. A la cinquième veillée, elle savait tous des bécuts et des hitilleyres, dont il faut se méfier, des simples qu’Arnaud allait toujours cueillir avec sa vieille tante, des hades que l’on trouve encore quelquefois dans les sources où elles vont se baigner ou de la dame blanche qui danse dans le brouillard. Ce n’est qu’à la cinquième veillée, après les châtaignes chaudes et le vin bourrut qu’il lui a raconté l’histoire des feux de la Saint Jean. C’est alors que Valérie, sortant de léthargie rêveuse lui dit à mi-mot, juste assez fort pour qu’il l’entendit : « Et moi, me passerais-tu les pieds à la flamme ? », ce qui, dans l’ambiance de la veillée, valait toutes les promesses. »

contes et légendes les landes mystérieuses de Ch. DANEY

Photo: M. Rajot,https://www.icem-freinet.fr/archives

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